Réussir au Québec : un défi face à une culture de dénigrement
Ma grand-maman Lucina (Dieu ait son âme) nous téléphonait pendant La poule aux œufs d’or. Quand un candidat pigeait, par exemple, 30 000 $ ou 40 000 $ et tentait le tout pour le tout en choisissant l’œuf, elle jouissait (littéralement) quand Guy Mongrain sortait 7 500 $ ou 12 500 $ de l’œuf : « Hahahah, y voulait en faire plus, tin toé ! »
À l’inverse, quand un candidat pigeait, par exemple, 30 000 $ ou 40 000 $ et tentait le tout pour le tout en choisissant l’œuf, mais que Guy Mongrain sortait 100 000 $ ou le gros lot, c’était la révolte : « Maudit écœurant, on n’a même pas assez pour se payer une p’tite sortie, y fait 250 000 $, gros cochon !!! »
C’était la même rhétorique quand un candidat annonçait qu’il en était à sa 2ᵉ ou 3ᵉ présence à l’émission. Je vous épargne ce qu’elle leur disait.
Je vous pardonne de penser que ma grand-mère Lucina était un peu folle. Permettez-moi de mettre en lumière ce qu’il en était réellement : une Québécoise bien vocale sur ce que la majorité des gens ressentent envers l’argent ici — heureux quand quelqu’un se plante, et jaloux quand quelqu’un gagne.
Un climat toxique pour nos entrepreneurs
Pour en venir au sujet qui me préoccupe… Les récentes faillites, fermetures et annonces de pertes ont tellement été mises de l’avant dans les médias que j’ai l’impression de me faire aspirer dans un trou noir où la peur de l’échec domine, au détriment de l’innovation et de la prise de risque.
Lion qui dépose son bilan est un bon exemple de cette manie. La fermeture n’était pas suffisante : il fallait aussi critiquer l’investissement de la Fondation Saputo et du Groupe Mach, mettre en lumière ceux qui ont perdu gros dans cette histoire sous des titres accrocheurs, faire témoigner d’ex-employés, d’ex-clients, présenter l’ex-CEO comme un imbécile et prendre des photos des chaînes installées sur les clôtures de leur terrain.
Conscients ou non, tous les entrepreneurs vous le diront : leur peur ultime n’est pas la faillite en soi, mais de se retrouver dans les médias dans un tel contexte. Je suis d’avis que notre culture entrepreneuriale est tellement nulle qu’elle encourage les producteurs au repli. Je suis d’avis que notre façon de faire est tellement moche qu’elle pousse nos meilleurs en burnout, au mieux sur le Xanax et en suivis psychologiques.
Quand les médias nourrissent l’insécurité
Si vous doutez de l’impact des nouvelles négatives en continu sur la santé mentale et la motivation des entrepreneurs, prenez en exemple l’emphase qui a été mise sur la fraude dans les médias : grands-parents, petits-enfants, amoureuses, cartes de guichet, cartes de crédit, hameçonnage, nigérienne, téléphonique, texto, fausses annonces Marketplace, NAS, impôts, crypto, charité, assurances, loteries, concours… Il ne se passe pas une semaine sans qu’on voie un titre comme « VICTIME DE FRAUDE, LA BMO REFUSE DE L’INDÉMNISER » sous la photo d’une grand-maman qui s’est fait rouler de 4 500 USD lors de son voyage au Mexique.
Le résultat? Les gens sont devenus extrêmement craintifs d’acheter en ligne et, même s’ils le font, c’est dans un contexte d’insécurité totale. Cette situation contamine les supports à la clientèle avec des demandes de type : « TOUJOURS RIEN REÇU, EST-CE NORMAL? », « COMBIEN DE TEMPS LE SHIPPING? », « EST-CE UN VRAI SITE WEB? »
Et si on changeait de narratif?
Il y a lieu de se demander si, au lieu de pointer du doigt les échecs et d’attiser l’insécurité, on valorisait davantage les succès? Si, au lieu de terroriser les gens avec de possibles fraudes, on les éduquait par le biais d’ateliers? Si, au lieu de parler de l’insolvabilité comme d’un échec humiliant, on la présentait plutôt comme elle est réellement — un outil parfaitement légal disponible dans la trousse à outils entrepreneuriale?
Jeune, je me souviens d’avoir lu Me, Inc.: Build an Army of One, Unleash Your Inner Rock God, Win in Life and Business par Gene Simmons (KISS) — il doit faire référence au recours à la faillite à 50 reprises dans son livre, en indiquant qu’il faut essayer et que, si on se plante, il n’y a pas de risque parce que nous avons des outils pour nous protéger en tant qu’entrepreneurs.
Cette mentalité contraste drôlement avec la culture de la banqueroute qui nous a été léguée par nos cousins français. Pour eux, la faillite est l’humiliation ultime et donne le signal pour enduire l’entrepreneur de goudron et de plumes avant de le lyncher sur la place publique.
Le livre Le Code Québec : les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde (Québec : Les éditions de l’homme, Léger, J., Nantel, J. et Duhamel, P., 2016) le résume on ne peut mieux : les Québécois ont peur de l’échec, ont une aversion pour le risque et ont tendance à rejeter sur les autres la faute de ce qui leur arrive, individuellement et collectivement.
Un appel à célébrer les réussites
Vous vous souvenez de Lucina? Elle ne faisait pas exception. Le succès résonne beaucoup moins bien que l’échec au Québec, et dans les deux cas, les gens trouveront tout de même le moyen de vous dénigrer. Imaginez l’impact positif que cela pourrait avoir si on soulignait les bons coups, si on encourageait au lieu de fanfaronner sur les échecs.
Je suis très enthousiaste à l’idée de la prochaine génération en affaires. Je vois beaucoup d’entraide, de compassion, de partage d’une culture entrepreneuriale saine. Je vois beaucoup de jeunes qui ont faim et qui foncent à plein cœur dans les affaires. Je suis beaucoup moins positif dans le contexte actuel où les boomers ont accès aux médias sociaux et continuent de jouir de la misère des autres entre cinq réchauds au café du coin.
Les PME sont des moteurs essentiels à notre économie. Plutôt que de les écraser sous le poids du jugement, célébrons leurs victoires, grandes ou petites. Encourageons nos entrepreneurs : une reconnaissance collective pourrait bien être le souffle dont ils ont besoin pour continuer à bâtir un Québec plus fort.
À tous mes collègues entrepreneurs : vous n’êtes pas seuls. Continuons à avancer, à créer, et surtout, à rêver. 💪