Conduire un Cybertruck au Québec : entre la haine et les enfants émerveillés
Le Tesla Cybertruck polarise et, près d’un an après en avoir adopté un, l'envie me presse de vous partager cette expérience hors du commun.
Le 21 novembre 2019, Elon Musk dévoile ce monstre métallique et je suis criblé de notifications et de partages – tout le monde a une opinion et, comme plusieurs, ma première réaction fut d’en rire.
Je remarque au passage une tonne de gens qui partagent leurs réservations ; de mémoire, on pouvait sécuriser le nôtre pour 100 USD (je serais cependant curieux de valider combien en ont pris réellement possession, car, à voir le nombre sur les routes, c’était une frime évidente).
Rires et sarcasmes plus tard, je dirais qu’au fil du temps, peut-être à cause de l’émerveillement de ma fille chaque fois qu’elle en voyait un sur sa tablette, une sorte de curiosité s’est installée. Le concessionnaire m’a approché à froid en m’offrant d’en essayer un pour 24 heures et je n'ai pu m'en empêcher, même si mon épouse semblait au bord du gouffre à l’idée de voir ça chez nous.
Et seigneur que ma perception a changé !
Premièrement, la voiture vous fait vous sentir quelque part entre la Lune et Mars, en l’an 2040. Que ce soit l’habitacle, la technologie complètement hors de ce monde ou la fraîcheur du stainless qui vous entoure, le choc est total dès que vous posez votre postérieur dans une autre voiture – vous avez l’impression de remonter le temps dans une voiture à carburateur et l’envie vous presse de retourner vers le futur. C’est l’Internet fibre vs la connexion 56k qui sonne comme un fax.
Une fois ce sentiment mis de côté, les 845 ch, 864 lb-pi de couple et les 2,7 s pour atteindre les 100 km/h vous offrent une accélération supérieure à une Ferrari, dans le confort d’une voiture familiale. Si vous carburez moins aux performances, la voiture vous transporte du point A au point B en pressant sur le bouton « Autopilot » et conduit beaucoup, beaucoup mieux que 99 % des conducteurs présents sur la route.
Quand je dis du point A au point B, je veux littéralement dire que vous pesez sur le bouton et vous passez à autre chose ; tout se fait de façon entièrement autonome.
La facture d’essence étant chose du passé, vous réalisez que c’est un 4x4, que vous avez des options hors route, du rangement sécurisé par une immense calotte motorisée et que vous pourriez probablement survivre à une attaque nucléaire dans ce monstre.
Nous pourrions parler des fonctionnalités toute la journée : le camion fournit du courant à votre maison en cas de panne électrique, fait des bruits de flatulences sur demande, filme pendant que vous êtes absents et offre des spectacles de son et lumière, tout en permettant de regarder Netflix et de climatiser ou chauffer à distance.
À la mi-journée de cet essai routier, il me restait à aller chercher ma fille après l'école et je crois qu’avant même de voir ses magnifiques yeux s’émerveiller devant les reflets du soleil sur la coquille brillante, le sort était scellé.
Le choc culturel québécois
Pour chaque vélo neuf, un « petit gros » qui porte une queue de rat et habite dans un studio avec sa mère qui buvait et fumait pendant sa grossesse (et qui l’apportait dans ses bras aux concerts de Metallica) veut le briser.
Cette mission étant plus complexe avec une bête d’environ 6 900 livres, ce sont les regards hostiles, les doigts d’honneur, les visages de haut-le-cœur et même les insultes ou commentaires à voix basse qui font office de « petit gros » dans la cour de maternelle.
Cette réalité bien triste s’est emparée de notre quotidien au moment où le gouvernement a lancé son DOGE et qu’Elon Musk a pris la très mauvaise décision de se joindre à la partie.
Le Cybertruck est devenu une perception politique instantanée, une association automatique à Elon Musk / USA / Trump / politique. Dès que les médias québécois ont partagé, presque chaque jour, des histoires de Tesla se faisant vandaliser, cette situation est devenue une licence pour vomir l’écœurantite d’être vieux, à la testostérone chambranlante, avec une femme méprisante buvant son 4e réchaud dans un restaurant familial bas de gamme (vous les reconnaissez, ils ne se parlent pas au resto et essaient de partager une double cuisse St-Hubert pour économiser 7 $). C’est un persona remarqué, comme bien d’autres ; nous y reviendrons.
Bien que la réalité soit tout autre, le narratif est devenu si fort et si répandu qu’il est désormais impossible de rouler en Cybertruck sans être perçu comme un membre de l’extrême droite qui arbore des drapeaux américains chez lui et jubile sur les présidents orange.
Qui sont ces Québécois qui réagissent ?
Rédiger tout ceci serait inutile sans partager une bonne tranche de vie sur ce que nous avons vécu, et ça débute avec quelques profils :
- L’ado-activiste (20 % des réactions) Pas nécessairement de cheveux bleus, de tatouages ou de piercings, mais des filles de 18 à 24 ans qui ne peuvent supporter la vue du métal et réagissent pour la plupart avec un doigt d’honneur, ou deux. Elles sont plus axées sur l’agression et moins passives que certains, probablement dû aux hormones plus récentes.
- Le malade mental (15 % des cas) 30 à 45 ans, conduit généralement un pick-up et veut vous battre, vous envoyer dans le fossé ou vous prouver que son RAM 2019 vaut mieux que votre conteneur à vidanges. Sa conduite extrêmement dangereuse est accompagnée de doigts d’honneur et de klaxons. Il semble sous l’influence d’une substance, mais c’est plus probable que ce soit un dérèglement mental.
- Le boomer en andropause (35 % des cas) Lunettes rondes, sans cheveux, petit et souvent rondelet, il arbore un teint rouge de pression élevée et vous partage sa haine par un visage de dégoût (envie de vomir), parle à voix très basse : « tu parles d’une patente » ou « ouache ». Fait cocasse, il courbe le dos ou passe en mode fuite dès que vous lui demandez de répéter ou de le regarder dans les yeux.
- La boomer salty (25 % des cas) Par crainte de me faire taxer de misogynie, je n’ai pas le courage de la décrire physiquement. Cependant, je peux confirmer ses traits les plus communs : habillée en « mou », elle roule dans une voiture de qualité comme une Audi, BMW ou Mercedes, porte un sourire inversé naturel, généralement des cheveux courts, et ses yeux témoignent d’une carrière au sein de la fonction publique, avec une pension confortable mais un mal de vivre profond. C’est la plus démonstrative (outre le malade mental) avec le pouce vers le bas comme attaque de base. Elle y va souvent d’un combo : yeux froncés et pouce vers le bas, pouce vers le bas et visage de dégoût (envie de vomir). De mémoire, je n’ai jamais eu le majeur bien haut, ce qui me porte à croire qu’elles sont tout de même éduquées.
- Ma voisine ORL (oto-rhino-laryngologiste) (5 % des cas - Divers) Selon ce que j’ai entendu, elle travaille en région parce que personne ne peut l’endurer dans les hôpitaux près de la ville ; pour cette raison, elle fait des allers-retours 5 à 6 fois par jour. Cela étant, elle nous a offert un double thumbs down pendant son jogging et c’est la première fois que ma fille de 6 ans a remarqué une « agression » envers nous – c’est un cas à part qui ne fitte dans aucun autre type. C’est ici que j’ajouterais ceux qui passent au vandalisme, la croix gammée au spray indélébile et autres cas de folie du genre.
Ces profils vous permettant d’imager un peu mieux nos spécimens, les situations vécues, au sens plus détaillé, sont les suivantes :
- Voisine 2 thumbs down (je viens de le dire, mais elle est vraiment folle alors je dois le répéter).
- Boomer avec l’envie de vomir (des dizaines de cas).
- Boomer qui marmonne quelque chose dans un stationnement d’épicerie (des dizaines de cas).
- Gros cave en sens inverse qui baisse sa vitre sur le boulevard de l'Auvergne et qui tient le doigt du milieu en s’agitant.
- Malade mental ultime, sur l'autoroute Robert-Bourassa à Québec, qui roule de 0 à 175 km/h avec son F-150 en tenant le doigt du milieu dehors par la fenêtre et qui zigzague entre les voies pendant qu’on prie pour qu’il ne se tue pas.
- Madame salty qui rentre chez elle aux Jardins Mérici (Audi Q3 couleur bleu-mauve) et qui nous envoie le pouce en bas en fronçant les sourcils comme si elle nous jetait un sort.
- Enfant de 5 à 6 ans qui joue avec ses amis dans la rue et qui crie « ARK ! » (en lui demandant poliment si c’est son opinion ou celle de ses parents, il fige) et ses amis se mettent à rire.
- Couple d’activistes qui nous prennent en chasse sur l'autoroute de la Capitale, font des feintes de nous frapper, filment le tout et accélèrent dans une bretelle pour retourner fumer du pot dans leur studio qui sent la transpiration et l’humidité des vêtements pas lavés depuis 2 mois.
Tout n’est pas perdu !
Bien que la très vaste majorité des gens en aient suffisamment sur leur planche et manquent de temps pour partager leurs émotions, à travers ceux qui prennent le temps de nous partager leur mal de vivre, il y a aussi ceux qui sont heureux, et curieux !
De magnifiques rencontres avec des gens de tous âges, qui nous posent des questions :
Trait commun : ils sont heureux, des couples qui semblent s’aimer ou des gens qui sont legit curieux et qui semblent heureux de notre trip. Une note aussi pour les Français qui voyagent au Québec : ils n’en ont pas en Europe et hallucinent complètement ; sans exception, on m’a demandé à plusieurs reprises de voir l’intérieur, de prendre des photos, etc.
À travers tout ceci, un dénominateur commun (outre le petit con qui répétait l’opinion de ses parents) : les enfants raffolent du Cybertruck et, pour moi, c’est ce qu'il y a de plus important. Ma fille trippe, se sent en sécurité, aime que ce soit à l’électricité et elle est très fière de sa voiture.
Cette aventure nous permet de travailler sur notre stoïcisme et de développer notre résilience quant à l’opinion des autres, car nous avons songé plusieurs fois à le retourner au concessionnaire et à nous cacher dans une voiture plus commune. Nous n’en ferons rien ; comme dirait feu ma grand-maman Lucina : « qu’ils regardent ailleurs ».