Filière batterie et culture du blâme : Lion Électrique, le miroir du « code Québec »

Filière batterie et culture du blâme : Lion Électrique, le miroir du « code Québec »
Des investisseurs de Lion Électrique lancent une campagne de sociofinancement pour soutenir leur groupe Invest-Lion.

Nous avons récemment appris que des investisseurs de Lion Électrique lancaient une campagne de sociofinancement pour soutenir leur groupe Invest-Lion. Hébergement web, frais juridiques, déplacements… ils sollicitent un « Coffee Fund » volontaire pour continuer la bataille visant à défendre les droits des actionnaires.

Sur le plan juridique, le dossier progresse. En novembre dernier, la Cour supérieure du Québec a permis à trois actions collectives d’aller de l’avant, estimant que certaines quittances protégeant d’anciens dirigeants n’étaient pas valides. L’AMF aurait reçu plus de 400 plaintes. La GRC s’est intéressée au dossier. Lion a été racheté pour 6 M$. La relance est en cours, avec une centaine d’autobus livrés et un recentrage stratégique au Québec.

Mais au-delà des procédures et des chiffres, il y a une question culturelle beaucoup plus inconfortable.

Et si cette histoire révélait quelque chose de profondément québécois ?

Le réflexe du coupable

Dans Le Code Québec, les travaux de Jean-Marc Léger mettent en lumière une tendance récurrente : la recherche d’un responsable externe lorsqu’un projet tourne mal. Une forme de déresponsabilisation collective où l’échec doit forcément avoir un coupable identifiable.

Ce n’est pas propre au Québec, bien sûr. Mais chez nous, le réflexe est presque institutionnalisé.

Une entreprise soutenue par l’État échoue ? → C’est la faute du gouvernement.

Des dirigeants ont été trop optimistes ? → C’est de la manipulation.

Des investisseurs ont perdu de l’argent ? → C'est une fraude.

Investir, par définition, c’est accepter le risque.

La question que personne ne pose

Posons-la franchement: Si Lion avait atteint une valorisation de 10 milliards de dollars… Si les premiers investisseurs avaient fait un 10x… Si les actions avaient explosé grâce à la filière batterie québécoise…

Est-ce que ces mêmes investisseurs auraient lancé une campagne de sociofinancement pour redistribuer une partie de leurs gains au public ? Probablement pas.

Au Québec, quand on gagne, c’est grâce à son flair, son intelligence. Quand on perd, c’est la faute de quelqu’un d'autre - il faut trouver un coupable!

L’illusion du capitalisme sans risque

Lion Électrique bénéficiait en quelque sorte d’une bénédiction politique. La filière batterie était présentée comme stratégique. Les annonces étaient médiatisées. Les ambitions élevées.

Mais personne n’oblige un investisseur individuel à acheter une action. Le prospectus mentionne des risques. Les marchés sont volatils. Les startups industrielles sont fragiles. La mobilité électrique est un secteur hautement capitalistique.

Investir dans un manufacturier en hypercroissance n’a jamais été un placement garanti. Confondre vision politique et garantie financière est une erreur fondamentale.

Le paradoxe québécois

Ce qui rend le dossier Lion particulièrement sensible, c’est le mélange de trois éléments explosifs :

  1. Fonds public importants.
  2. Narratif nationaliste (« champion québécois »).
  3. Petits investisseurs locaux.

Lorsque l’histoire tourne mal, elle devient émotionnelle.

Mais le marché n’a pas d’émotions.

La relance actuelle de Lion, centrée uniquement sur les autobus scolaires au Québec, montre d’ailleurs un réalignement stratégique. Le seuil de rentabilité évoqué par l’ancienne direction n’est plus applicable selon la nouvelle mouture. On parle maintenant d’un modèle plus modeste, recentré.

Est-ce que cela effacera les pertes passées ?

Non.

Est-ce que cela invalide le principe même du risque entrepreneurial ?

Non plus.

L’État, le sauveur… ou le bouc émissaire

Dans notre culture économique, l’État joue souvent un double rôle :

  • Héros quand il soutient une entreprise.
  • Coupable quand celle-ci échoue.

Mais l’État ne contrôle pas les marchés mondiaux. Il ne contrôle pas l’exécution opérationnelle. Il ne garantit pas les retours aux actionnaires.

L’aide publique vise à stimuler un secteur, pas à assurer un rendement.

Si chaque projet soutenu devait réussir à 100 %, nous n’aurions plus aucun projet audacieux.

L’investissement, ce n’est pas une loterie morale

Il existe une différence entre :

  • Une fraude avérée.
  • Une mauvaise gestion.
  • Un modèle d’affaires trop ambitieux.
  • Une conjoncture défavorable.
  • Un pari qui ne fonctionne pas.

Tout échec n’est pas criminel.

Le danger, dans la culture du « qui est le coupable », c’est qu’elle finit par décourager l’audace.

Si chaque entrepreneur sait qu’en cas d’échec il sera automatiquement traîné devant les tribunaux, médiatiquement crucifié et politiquement instrumentalisé, le message devient clair :

Mieux vaut ne rien tenter.

Or une économie qui ne tente rien stagne.

L’incohérence psychologique

Il y a une dimension psychologique fascinante dans ce dossier.

Quand un investisseur gagne, il attribue le succès à :

  • Son analyse.
  • Son intuition.
  • Son courage.
  • Son intelligence.

Quand il perd, il attribue l’échec à :

  • La direction.
  • Le gouvernement.
  • Les médias.
  • Le système.

C’est un biais cognitif documenté : le biais d’auto-attribution.

Le problème, c’est qu’il devient collectif.

Le vrai débat

Le vrai débat n’est pas :

« Faut-il soutenir Lion ? »

« Faut-il poursuivre les dirigeants ? »

« Faut-il rembourser les investisseurs ? »

Le vrai débat est culturel :

Sommes-nous capables d’accepter le risque comme composante normale du capitalisme ?

Ou voulons-nous un capitalisme où :

  • Les profits sont privés.
  • Les pertes sont moralisées.
  • Les responsables sont désignés selon l’émotion du moment.

Conclusion : miroir, pas procès

L’histoire de Lion Électrique n’est pas seulement un dossier industriel, c’est un miroir.

Un miroir de notre rapport à :

  • L’État.
  • L’argent public.
  • Le risque.
  • La responsabilité.
  • L’échec.

Si Lion avait valu 10 milliards, nous aurions célébré un génie collectif.

Aujourd’hui, certains cherchent un coupable.

Peut-être que la vraie maturité économique commence le jour où l’on accepte que :

Investir, c’est risquer.

Entreprendre, c’est incertain.

Et parfois, perdre fait partie du jeu.

À propos de l'auteur : Yanik Guillemette analyse les dynamiques économiques et entrepreneuriales au Québec.

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