Sécurité des piétons au Québec : courir ne devrait pas être dangereux
Depuis avril, je cours une trentaine de kilomètres par semaine. Je suis aux premières loges d’un spectacle horrifiant. Voici ce que j’observe, par ordre de fréquence :
- Des véhicules qui sortent d’une entrée ou d’un stationnement sans vérifier le trottoir.
- Des virages à droite sans respecter l’arrêt obligatoire : les gens ralentissent, mais ne s’arrêtent pas.
- Des véhicules qui empiètent sur l’espace cyclable.
- Des automobilistes qui regardent seulement du côté des voitures avant de tourner, sans vérifier si un piéton arrive de l’autre côté.
- Des véhicules arrêtés sur le passage pour piétons, obligeant les gens à les contourner.
- Des virages rapides et sans clignotant vers une rue secondaire.
- Des automobilistes qui accélèrent pour passer devant un piéton déjà engagé.
- Des conducteurs distraits par leur téléphone ou leur écran.
- Des automobilistes qui dépassent un véhicule arrêté pour laisser traverser un piéton.
- Des tonnes de bras en l’air et autres gestes d’impatience.
Les règles sont pourtant claires : la SAAQ rappelle qu’un virage à droite au feu rouge exige un arrêt complet et le respect de la priorité des autres usagers. Ralentir n’est pas s’arrêter.
Le contraste est frappant ailleurs au Canada. Au Nouveau-Brunswick, j’ai vu les voitures s’arrêter dans les deux sens dès que je mettais un pied dans la rue. À Terre-Neuve, les gens s’arrêtaient en anticipant mes mouvements. J’ai retrouvé ce même souci de la sécurité ailleurs au pays.
Après avoir raconté à mon épouse au moins dix fois que j’avais failli me faire frapper pendant une course au Québec, j’ai décidé de creuser le sujet.
Selon le bilan routier 2025 de la SAAQ, le nombre de piétons blessés ou tués au Québec est passé de 1 853 en 2020 à 2 505 en 2025 : une hausse de 35,2 %, dont 6,1 % dans la dernière année.
La pandémie influence le point de départ de 2020, mais le nombre de victimes augmente chaque année dans cette série. Les décès, eux, fluctuent : 75 en 2025, contre 77 en 2024. Il faut distinguer ces deux mesures.

Légende : Au Québec, le nombre de piétons blessés ou tués augmente chaque année entre 2020 et 2025. Les décès suivent une évolution plus irrégulière. Source : SAAQ, bilan 2025; données complémentaires d’ICBC et de Transports Canada.
J’ai également voulu comparer le Québec aux autres provinces. Le tableau ci-dessous rassemble les données vérifiées, mais il ne permet pas d’établir un classement des provinces les plus dangereuses : certaines données manquent, les définitions des blessures diffèrent et les nombres ne sont pas ajustés à la population ni aux déplacements à pied. Mes observations ailleurs au Canada demeurent donc un témoignage personnel.

Légende : Comparaison partielle des piétons décédés ou blessés dans les provinces canadiennes, principalement en 2023. Le Manitoba est présenté pour 2022. Ces nombres de personnes ne constituent ni un décompte des collisions ni un classement du risque.
Dans mes observations, trois profils de conducteurs reviennent :
A) Les gens pressés. Des adultes actifs de moins de 45 ans qui doivent visiblement se rendre quelque part à toute vitesse. Les plus dangereux, et de loin.
B) Les boomers. La rue leur appartient. Votre course perturbe leur trajet : vous devez vous déplacer et préserver leur confort. Sinon, vous aurez droit aux bras en l’air et aux soupirs.
C) Les personnes âgées. Dangereuses parce qu’elles ne vous voient pas arriver et commettent des erreurs, mais très respectueuses lorsqu’elles prennent conscience du danger créé.
C’est avant tout un problème de savoir-vivre. Les Québécois ne sont pas plus courtois envers les automobilistes qu’envers les piétons. Combien de fois avez-vous été coincés dans un embouteillage où les gens rivalisaient d’agressivité pour gagner quelques pouces?
Père de deux enfants, je suis extrêmement préoccupé par ce phénomène, qui n’est pas près de s’atténuer. À l’image de Jean-Marie De Koninck, fondateur de l’Opération Nez rouge, dans sa lutte contre l’alcool au volant, nous avons grand besoin d’un militant qui portera cette cause et proposera des solutions concrètes.